La sécurité matérielle constitue évidemment l’un des fondements du bien-être, mais est-elle pour autant la seule condition à notre épanouissement ?

 

Dans « L’économie du bonheur », Claudia Senik analyse les principales études en sciences sociales consacrées à cette problématique. Dès les années 1970, ces recherches mettent en évidence qu’à partir d’un certain seuil, l’amélioration des conditions de vie matérielles des individus n’influe plus sur leur satisfaction personnelle.

En 1974 par exemple, l’économiste et démographe américain Richard Easterlin démontrait, statistique à l’appui, qu’argent et bonheur ne suivent pas la même courbe de progression. Il établissait qu’en dépit d’une augmentation de plus de 60 % de leurs revenus entre 1946 et 1970, la satisfaction des Américains n’avait pas évolué dans la même proportion.

 

Une course sans fin

Ce constat reste valable aujourd’hui et touche l’ensemble du monde occidental : à partir d’un certain niveau de revenus, le sentiment de bien-être plafonne. D’ailleurs, le décrochage entre confort matériel et satisfaction personnelle se retrouve à l’échelle de l’individu.

Dans ses travaux inspirés de la psychologie behavioriste, l’économiste suisse Simon Frey analyse notre tendance à nous comparer sans cesse à autrui. Ce processus déclenche l’émulation, bien sûr, mais aussi un sentiment de frustration ou de mal-être. Vouloir toujours plus nous enferme dans une course sans fin.

 

L’altruisme, source du bonheur

Pour sortir de l’impasse, ne faut-il pas changer notre perspective sur le bonheur, en l’associant non pas à une chose que l’on reçoit comme un cadeau, une récompense ou un compliment, mais plutôt à une chose que l’on donne comme du temps, de l’argent, ou de l’aide ?

 

L’exemple de la philanthropie

La philanthropie et l’exemple américain sont éclairants sur ce point. À la fin du XIXe siècle, alors que les États-Unis connaissent un essor économique sans précédent, le milliardaire américain Andrew Carnegie pose les fondements de la morale philanthropique.

Pour lui, la mission qui revient aux grandes fortunes est d’œuvrer, avec sagesse, en faveur du bien commun. Encore aujourd’hui, outre-Atlantique, les plus riches participent à la construction d’infrastructures destinées au grand public : universités, laboratoires de recherche, bibliothèques, musées…

En 2010, Bill Gates et Warren Buffet lancent le « Giving Pledge » , une initiative qui incite les milliardaires et leurs familles à donner l’essentiel de leur fortune de leur vivant. David Rockefeller, signataire de cette promesse de don, résume ainsi cet état d’esprit : « Depuis cinq générations, ma famille a pu faire l’expérience de la satisfaction et du plaisir que procure la philanthropie. (…) Elle continue à être unie par l’idée que ceux qui ont le plus bénéficié du système économique national ont une responsabilité particulière : celle de rendre à la société grâce à des actions porteuses de sens ».

 

Rendre l’épargne utile

Se sentir utile pour les autres, découvrir des aspects de soi que l’on ignorait en les aidant, apportent du sens à notre existence. En France, on estime à près de dix millions le nombre de bénévoles « informels ». Une proportion qui s’élève à 20 millions, si l’on inclut l’ensemble du secteur associatif. C’est dire l’ampleur du phénomène, à la croisée de l’engagement personnel et de la solidarité collective.

D’autres moyens sont à notre portée. On peut aussi choisir de donner un sens à ses investissements financiers par le biais des fonds de partage. Cet exemple intéressant d’altruisme à « double entrée » bénéficie tant à celui qui donne et qu’à celui qui reçoit. Rappelons qu’il consiste, pour un épargnant, sans se déposséder de son capital initial, à faire don de tout ou partie des plus-values de son placement à une cause préalablement identifiée.